https://www.youtube.com/watch?v=Sj_b92gNdzA
C'était à Meaux, dans l'arrière-salle d'un restaurant, que j'ai découvert ce petit monde...
J'ai raconté ça dans Eldorado.
Un camarade lui
donna l'adresse du club local. Il était situé derrière un café-restaurant, à un
jet de pierre du lycée. Sans perdre un seul jour, le garçon s'y présenta et
demanda au barman, qui lui indiqua les toilettes. Pas sûr d'avoir compris, il
s'engagea dans un couloir, puis ouvrit une porte où était inscrit : SERVICE. Il traversa les cuisines et
déboucha dans une cour pavée de façon irrégulière. Une porte cochère faite de
planches disjointes, rongées au niveau du sol, laissait passer de la lumière -
il était déjà six heures et c'était bientôt l'hiver. Le garçon agrippa ses
doigts à un des vantaux et l'ouvrit dans un grincement.
Il resta sur le seuil,
intimidé et gauche. La salle mesurait cinq mètres sur cinq, les murs étaient
couverts de photos jaunies, parfois dédicacées, d'athlètes aux muscles impressionnants.
Mais les haltérophiles présents, au nombre d'une demi-douzaine, n'avaient, aux
yeux du visiteur, pas grand chose à envier aux photos de champions. Du feu
rougeoyait derrière le mica d'un petit poële à bois, une Salamandre.
-
Ben, je suis venu voir comment ça se passait...
-
Chut…
-
La porte !
Il referma la porte. Un
homme corpulent, aux épaules rebondies, au visage rouge, était debout au centre
de la pièce, devant une barre à disques, respirant bruyamment. Il regardait
droit devant lui, sans avoir vu le nouveau venu. D'autres costauds l'entouraient,
immobiles et silencieux, retenant leur souffle.
Enfin, le gros homme saisit
sa barre, baissa son bassin, arqua son dos, et épaula et jeta la barre en deux
temps trois mouvements - à moins que ce ne soit trois temps deux mouvements. Il
la maintint un instant au-dessus de sa tête, pendant qu'un sourire de gosse
venait illuminer sa large face, puis il la reposa sans trop de casse sur les
planches épaisses qui en avaient déjà tant vu. Les assistants le congratulèrent
chaleureusement.
Le garçon était émerveillé
par les astuces qui avaient conduit, outre la force du leveur de fonte, la
barre à bout de bras. Dans les instants de détente qui suivirent, un homme
brun, portant lunettes, lui demanda :
-
Tu veux t'inscrire ?
-
Ben oui...
Et il se retrouva avec des haltères
courts à la main, apprenant à compter mentalement le nombre de fois qu'il les
levait. Le soir même le Président, un colosse de cent dix kilos, calme,
bienveillant, sûr de sa puissance, lui promit un plan d'entraînement pour les
semaines suivantes. Il le rédigerait dès que possible et le mettrait derrière
une photo, sur un des murs. Le lendemain, le garçon trouva le papier plié,
couvert d'une écriture soignée, et terminé par les mots : bon
courage !
C'était Lachaume, le Président.
C'était Lachaume, le Président.
Dès lors, à chaque moment
libre, le garçon quittait le lycée pour aller s'entraîner. Quand il était le
premier, il allumait la Salamandre avec des journaux et du petit bois que les
haltérophiles apportaient. Le patron du restaurant leur fournissait des boulets
de charbon.
Le premier à rejoindre le
garçon s'appelait Simon. C'était l'homme brun à lunettes qui l'avait accueilli
le premier soir. Il était chauffeur de taxi et venait quand il avait un moment
libre. Il posait ses habits et son sac sur une des banquettes de cuir usé qui
bordaient les deux côtés de la salle. Il allumait ensuite son transistor (toute
sa vie, le garçon se souviendrait du tube de cette année-là : toujours un
coin qui me rappelle, d'Eddy Mitchell). Puis, torse nu, Simon se frictionnait
longuement avec de la pommade Algipan, avant de s'échauffer par de multiples
étirements. C'était un bel athlète de soixante-dix kilos, aux muscles
puissants, mais bien détachés. Il tirait lourd, pour l'époque, dans un style
encore peu utilisé par ses camarades de club.
Jamais aucun des bons
Hercules qui enseignèrent leur art à Pierrot ne se moqua de sa faiblesse.
Chacun se réjouissait à chaque progrès qu'il faisait, et, en un an, il parvint
à soulever trois fois plus qu'à ses débuts. Il mesurait avec le mètre de
couturière de sa mère la croissance de ses biceps, de sa poitrine, de ses
cuisses, et plusieurs kilos de muscles vinrent étoffer sa silhouette, qui
s'était enfin redressée. Il était maintenant fier de son corps, même si cela
n'en avait pas fait un séducteur.

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