mercredi 15 octobre 2014

anniversaire

Cela fait 50 ans que j'ai mis les pieds pour la première fois dans une salle de poids et haltères. On y faisait guère de différence entre haltérophilie et musculation. On disait "culturisme" et non "body building". On disait "faire de la barre" pour faire de l'haltérophilie. On ne connaissait pas le mot "fitness". J'ai trouvé sur la toile un reportage sur un champion de l'époque, Jean-Paul Fouletier, qui montre une salle comme celle où j'ai soulevé mes premiers poids.
https://www.youtube.com/watch?v=Sj_b92gNdzA





C'était à Meaux, dans l'arrière-salle d'un restaurant, que j'ai découvert ce petit monde...
J'ai raconté ça dans Eldorado.


Un camarade lui donna l'adresse du club local. Il était situé derrière un café-restaurant, à un jet de pierre du lycée. Sans perdre un seul jour, le garçon s'y présenta et demanda au barman, qui lui indiqua les toilettes. Pas sûr d'avoir compris, il s'engagea dans un couloir, puis ouvrit une porte où était inscrit : SERVICE. Il traversa les cuisines et déboucha dans une cour pavée de façon irrégulière. Une porte cochère faite de planches disjointes, rongées au niveau du sol, laissait passer de la lumière - il était déjà six heures et c'était bientôt l'hiver. Le garçon agrippa ses doigts à un des vantaux et l'ouvrit dans un grincement.
Il resta sur le seuil, intimidé et gauche. La salle mesurait cinq mètres sur cinq, les murs étaient couverts de photos jaunies, parfois dédicacées, d'athlètes aux muscles impressionnants. Mais les haltérophiles présents, au nombre d'une demi-douzaine, n'avaient, aux yeux du visiteur, pas grand chose à envier aux photos de champions. Du feu rougeoyait derrière le mica d'un petit poële à bois, une Salamandre.
-                       Ben, je suis venu voir comment ça se passait...
-                       Chut…
-                       La porte !
Il referma la porte. Un homme corpulent, aux épaules rebondies, au visage rouge, était debout au centre de la pièce, devant une barre à disques, respirant bruyamment. Il regardait droit devant lui, sans avoir vu le nouveau venu. D'autres costauds l'entouraient, immobiles et silencieux, retenant leur souffle.
Enfin, le gros homme saisit sa barre, baissa son bassin, arqua son dos, et épaula et jeta la barre en deux temps trois mouvements - à moins que ce ne soit trois temps deux mouvements. Il la maintint un instant au-dessus de sa tête, pendant qu'un sourire de gosse venait illuminer sa large face, puis il la reposa sans trop de casse sur les planches épaisses qui en avaient déjà tant vu. Les assistants le congratulèrent chaleureusement.
Le garçon était émerveillé par les astuces qui avaient conduit, outre la force du leveur de fonte, la barre à bout de bras. Dans les instants de détente qui suivirent, un homme brun, portant lunettes, lui demanda :
-                       Tu veux t'inscrire ?
-                        Ben oui...
Et il se retrouva avec des haltères courts à la main, apprenant à compter mentalement le nombre de fois qu'il les levait. Le soir même le Président, un colosse de cent dix kilos, calme, bienveillant, sûr de sa puissance, lui promit un plan d'entraînement pour les semaines suivantes. Il le rédigerait dès que possible et le mettrait derrière une photo, sur un des murs. Le lendemain, le garçon trouva le papier plié, couvert d'une écriture soignée, et terminé par les mots : bon courage !

C'était Lachaume, le Président.


Dès lors, à chaque moment libre, le garçon quittait le lycée pour aller s'entraîner. Quand il était le premier, il allumait la Salamandre avec des journaux et du petit bois que les haltérophiles apportaient. Le patron du restaurant leur fournissait des boulets de charbon.
Le premier à rejoindre le garçon s'appelait Simon. C'était l'homme brun à lunettes qui l'avait accueilli le premier soir. Il était chauffeur de taxi et venait quand il avait un moment libre. Il posait ses habits et son sac sur une des banquettes de cuir usé qui bordaient les deux côtés de la salle. Il allumait ensuite son transistor (toute sa vie, le garçon se souviendrait du tube de cette année-là : toujours un coin qui me rappelle, d'Eddy Mitchell). Puis, torse nu, Simon se frictionnait longuement avec de la pommade Algipan, avant de s'échauffer par de multiples étirements. C'était un bel athlète de soixante-dix kilos, aux muscles puissants, mais bien détachés. Il tirait lourd, pour l'époque, dans un style encore peu utilisé par ses camarades de club.
Jamais aucun des bons Hercules qui enseignèrent leur art à Pierrot ne se moqua de sa faiblesse. Chacun se réjouissait à chaque progrès qu'il faisait, et, en un an, il parvint à soulever trois fois plus qu'à ses débuts. Il mesurait avec le mètre de couturière de sa mère la croissance de ses biceps, de sa poitrine, de ses cuisses, et plusieurs kilos de muscles vinrent étoffer sa silhouette, qui s'était enfin redressée. Il était maintenant fier de son corps, même si cela n'en avait pas fait un séducteur.

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